Miu Miu
Spring/Summer 2026
Voir le défilé : https://www.youtube.com/watch?v=lTyjzLc-gxg
Voir les looks :https://www.miumiu.com/ww/en/miumiu-club/fashion-shows/ss26-fashion-show.html
Le show note nous dit :
The importance of work. Its significance, its relevance and meaning. The Spring/Summer 2026 Miu Miu collection by Miuccia Prada is a consideration of the work of women - their challenges, adversity, experience. Its invisibility is confronted and addressed, recognized and valorized.
Work as an expression of effort. Work as a symbol of care and love. Work as a reflection of independence, a means of agency. The apron, as a universal symbol of work, is afforded a nobility and respect. A reflection on function and purpose, the apron can be simultaneously utilitarian and decorative. Cultural meanings of this garment can shift radically according to changes in materialization and form - from domiciliary to clinical to industrial, physical labor to care-giving, primary and tertiary industries and the domestic sphere. A single garment containing multitudes.
Traduction en français :
L’importance du travail.
Sa portée, sa pertinence et sa signification. La collection Printemps/Été 2026 de Miu Miu, imaginée par Miuccia Prada, propose une réflexion sur le travail des femmes — leurs défis, les obstacles qu’elles affrontent, leurs expériences. Son invisibilité est ici mise en lumière, confrontée, reconnue et valorisée.
Le travail comme expression de l’effort.
Le travail comme symbole de soin et d’attention.
Le travail comme reflet de l’indépendance, comme vecteur d’autonomie et de pouvoir d’agir.
Le tablier, symbole universel du travail, se voit conférer une noblesse et un respect nouveaux. Réflexion sur la fonction et la finalité, il peut être à la fois utilitaire et décoratif. Les significations culturelles de ce vêtement évoluent radicalement selon les transformations de sa matérialité et de sa forme — du domestique au clinique, de l’industriel à l’intime, du travail physique aux métiers du care, des secteurs primaire et tertiaire à la sphère domestique.
Un seul vêtement, porteur de multiples réalités.

Directrice créative : Miuccia Prada
Miuccia Prada est une créatrice italienne majeure de la mode contemporaine. À la tête de Prada depuis la fin des années 1970, elle a profondément transformé le luxe en y introduisant une intelligence intellectuelle, une esthétique souvent anti-glamour et une réflexion constante sur la société, le féminisme, le pouvoir et le vêtement comme langage culturel.
Chez Miu Miu, qu’elle fonde en 1993, Miuccia Prada développe une vision plus libre, expérimentale et instinctive.
Vision
Miu Miu devient un laboratoire où elle explore la féminité plurielle, l’imperfection, la fragilité, la jeunesse et la contradiction. Les collections mêlent références rétro, silhouettes déstabilisées et détails volontairement dissonants, revendiquant une beauté non normative, parfois maladroite, toujours signifiante.

Le lieu du défilé :
Avant d’analyser le défilé, il est important de s’attarder sur le lieu. L’espace est marqué par la présence de rideaux jaunes en caoutchouc, omniprésents, qui structurent la scénographie. Les sièges habituels des invités sont remplacés par des tables de cantine, rappelant celles que l’on retrouve dans les usines.
Le sol, lui aussi, est recouvert de caoutchouc, à l’image des sols industriels conçus pour limiter les risques de glissade. Enfin, une odeur de produits de nettoyage se diffuse pendant le défilé, renforçant l’atmosphère fonctionnelle et industrielle du lieu.
Le contexte du défilé :
Le défilé s’ouvre avec la célèbre actrice Sandra Hüller (look 1). Elle porte une tenue qui évoque des vêtements de protection de travail unisexes : des chaussures anti-perforation rappelant l’univers industriel, un tablier bleu foncé recouvrant ses vêtements, des cheveux volontairement décoiffés et un maquillage sobre, presque brut. Son apparence renvoie à celle d’une ouvrière sortant d’une usine après une journée de travail éprouvante, incarnant ainsi l’image d’une femme travailleuse.
Par ailleurs, les couleurs dominantes du défilé : le vert foncé, le bleu foncé et le gris, font directement référence au monde ouvrier. Ces teintes sobres et fonctionnelles marquent d’ailleurs les neuf premiers looks, installant dès le début une atmosphère industrielle et laborieuse.
Des pièces telles que les sandales ou les manches anti-huile, issues du monde industriel, sont à l’origine des objets perçus comme peu esthétiques, car éloignés des codes traditionnels de l’élégance. Pourtant, elles occupent une place centrale dans ce défilé. À propos de ces silhouettes, Miuccia Prada affirme : « We in fashion always talk about glamour and rich people, but we have to recognize also that life is very difficult and to me the apron contains the real difficult life of women in history, from factories to the home. »
(Traduction en français : Dans la mode, nous parlons toujours de glamour et de personnes riches, mais nous devons aussi reconnaître que la vie est très difficile. Pour moi, le tablier renferme la réalité de la vie difficile des femmes à travers l’histoire, des usines jusqu’au foyer.)
À travers ces propos, on comprend que Miuccia Prada souhaite mettre en lumière les histoires et les réalités des femmes travailleuses, souvent invisibilisées. Dans le défilé, le tablier devient ainsi un symbole fort du travail féminin. Qu’elles évoluent dans les usines ou dans les foyers, les femmes portent le tablier comme un signe de leur activité, de leurs efforts et de leur engagement. Qu’il s’agisse du monde professionnel ou de la sphère domestique, le travail des femmes existe toujours, qu’il soit rémunéré ou non, et mérite d’être reconnu.
Ainsi, de nombreuses femmes n’ont longtemps pas été reconnues ni valorisées, tant dans l’histoire que dans le monde du travail. Fidèle à l’engagement qu’elle affirme, Miuccia Prada cherche précisément à ouvrir cet espace de reconnaissance, en mettant en lumière les difficultés traversées par les femmes au fil de l’histoire. Dans cette perspective, l’équipe de création s’est inspirée du travail de deux photographes féminines majeures.
La première est Dorothea Lange (1895-1965), célèbre pour sa photographie Migrant Mother, réalisée en 1936 pendant la Grande Dépression. À travers de nombreux clichés, elle documente la précarité des familles américaines, et en particulier la condition des femmes au foyer confrontées à une misère sociale et économique extrême.
La seconde est Helga Paris (1938-2024), originaire de l’Allemagne de l’Est. Elle débute la photographie en 1967, alors que la RDA est encore sous contrôle soviétique. Son œuvre traverse plusieurs décennies de l’histoire est-allemande, jusqu’à la chute de l’URSS, en portant une attention particulière aux femmes dans le monde du travail industriel.
Dorothea Lange a ainsi capturé la vie des femmes dans la sphère domestique lors d’un moment historique de grande crise, tandis que Helga Paris a principalement photographié des femmes ouvrières, engagées dans le travail industriel. Avant la Seconde Guerre mondiale, les femmes étaient majoritairement assignées au foyer ; après celle-ci, elles intègrent progressivement le monde professionnel, et leurs efforts se déplacent de la famille vers la société.
Un élément, cependant, demeure inchangé : le tablier, symbole persistant du travail féminin, comparable à un cadenas sans clé, enfermant les femmes dans une logique d’effort continu, visible ou invisible. Les silhouettes présentées dans ce défilé font ainsi fortement écho aux femmes photographiées par ces deux artistes, inscrivant la collection dans une mémoire visuelle et sociale du travail des femmes.
Les vêtements :
Les matières légères utilisées dans plusieurs silhouettes (looks 20, 21, 22, 30, 36, 39, etc.) évoquent des tissus peu coûteux, tandis que les motifs floraux (looks 10, 13, 15, 17, 25, 27, etc.) renvoient à une esthétique souvent perçue comme dépassée, peu élégante, voire inesthétique selon les codes dominants de la mode. Pourtant, ces choix traduisent aussi le désir de beauté des femmes issues des classes populaires, même dans des conditions matérielles limitées.
Les cheveux volumineux et volontairement décoiffés des mannequins rappellent une esthétique associée à l’Europe de l’Est, soulignant la rudesse des conditions de vie et une féminité éloignée des standards lisses et idéalisés du luxe. Ainsi, les œuvres des deux photographes précédemment évoquées apparaissent comme une trace visuelle de l’émergence des femmes après la Seconde Guerre mondiale, notamment dans le contexte des luttes féministes. Toutefois, ces femmes issues des classes populaires demeurent largement invisibles dans le monde de la mode. Le tablier, toujours attaché à leur corps, symbolise cette continuité : pour elles, le travail et l’effort restent un combat quotidien.
La domination liée au genre et celle liée à la classe sociale se répondent alors comme deux miroirs opposés, créant une difficulté qui semble sans fin. L’ambition de Miuccia Prada est précisément de faire émerger de la lumière dans cette double contrainte : il s’agit de reconnaître et de valoriser ces formes de travail. Ce n’est plus simplement un style jugé inesthétique ou une mode dite « bizarre », mais le silence d’un groupe social entier, longtemps ignoré.
Par ailleurs, les foulards visibles sur certains looks (looks 2, 5, 10, 12, etc.) traduisent une volonté d’expression personnelle : ils constituent une norme de beauté propre à ces femmes. En contraste, Miuccia Prada introduit également des pierres précieuses sur des vêtements censés évoquer un style modeste (looks 54, 56, 57, 58, etc.). Les tabliers sont alors revalorisés de manière luxueuse, créant une tension volontairement contradictoire avec le thème du défilé.
Cette démarche n’est pas nouvelle dans le travail de Miuccia Prada. Lors du défilé homme Prada Fall/Winter 2022, les silhouettes s’inspiraient déjà des vêtements ouvriers, tout en étant réalisées dans des matières précieuses comme la soie. Ce procédé avait suscité une vive polémique sur les réseaux sociaux, certains reprochant à la créatrice d’utiliser l’image de la pauvreté, et ici celle des femmes travailleuses, comme un outil de sensibilisation, tout en en tirant un bénéfice économique.
Quelle que soit l’interprétation, ce défilé Miu Miu confirme une fois encore la réflexion profonde et intellectuelle menée par Miuccia Prada sur la société, le travail et les rapports de pouvoir qui traversent le vêtement.