Balenciaga
Spring/Summer 2020
Voir le défilé : https://www.youtube.com/watch?v=FzURYHe5bEA
Voir les looks : https://www.balenciaga.com/fr-fr/ete-20?srsltid=AfmBOopMgSJ5nWKh7jXRMf4gcjj5acDwVt64Q4ORG_NcOs6sqpT81gL0
Le show note nous dit :
Balenciaga Summer 20 reimagines dressing for work: power dressing, no matter what one does as a job. Looks transform a wearer in the way a uniform can. Unlike their archetypes, though, garments and accessories are made using unconventional processes. New Fashion Uniforms, for example, invent a powerful but convertible shoulder line, while other garments shift a pattern so that seams twist around the body. Seamless Tailoring introduces a new shape for suits in all styles. The newest Balenciaga sneaker, the Tyrex, is made with a sinuous network of athletic elements to form the silhouette of a classic office shoe. New Trompe L’oeil sets one style against another, creating a familiar archetype with inventive materials. Super Plissé presses an entire ultra-large garment with pleats. Pillow Parkas are made of lightweight outerwear lined with inflated puffer jackets. Fetish Gowns are made with negligee-like lace, but in voluminous shapes. Wearable Ballroom dresses reference the couture House’s legacy in contemporary textiles, with removable crinolines, to be worn in any setting. Models of various career tracks interpret and play on beauty standards of today, the past, and the future.
Traduction en français :
Balenciaga Été 2020 réinvente l’habillement professionnel : une mode du pouvoir, peu importe le métier exercé. Les looks transforment celui qui les porte, comme le ferait un uniforme. Toutefois, contrairement aux archétypes traditionnels, les vêtements et accessoires sont fabriqués selon des procédés non conventionnels. Les "Nouveaux Uniformes de Mode", par exemple, inventent une ligne d’épaule puissante mais modulable, tandis que d’autres pièces déplacent les motifs pour que les coutures s’enroulent autour du corps. La "Tailoring sans coutures" introduit une nouvelle silhouette pour les costumes de tous styles.
La toute dernière sneaker Balenciaga, la Tyrex, est conçue avec un réseau sinueux d’éléments sportifs pour créer la silhouette d'une chaussure de bureau classique. Le "Nouveau Trompe-l’œil" oppose un style à un autre, en façonnant un archétype familier à partir de matériaux innovants.
Le "Super Plissé" presse un vêtement ultra-large entièrement recouvert de plis. Les "Pillow Parkas" sont constitués de vêtements d’extérieur légers doublés de doudounes gonflées. Les "Robes Fetish" utilisent une dentelle façon déshabillé, mais dans des volumes amples. Les "Robes de Bal Portables" évoquent l’héritage couture de la Maison avec des textiles contemporains, et des crinolines amovibles, pour pouvoir être portées en toutes circonstances.
Des mannequins issus de divers univers professionnels interprètent et rejouent les standards de beauté d’aujourd’hui, d’hier et de demain.

Directeur créatif : Demna Gvasalia
Nommé directeur créatif de Balenciaga en 2015, Demna Gvasalia a totalement chamboulé la marque avec son style unique. Sa collection Printemps-Été 2020 est typique de son approche : il utilise la mode comme une arme pour critiquer la société, en particulier ici la politique européenne.
Avec son sens aiguisé de la provocation, Demna transforme les vêtements en messages politiques. Ses looks exagérés et ses détails décalés sont en réalité des commentaires sur les problèmes du monde.
Vision
Il fait du luxe un miroir de notre époque, sans jamais prendre la mode trop au sérieux. Avec son expression satirique, le créateur nous invite à voir notre époque autrement.

Le contexte à savoir avant le défilé
L'un des thèmes centraux de ce défilé est le futurisme, un mouvement d’avant-garde littéraire et artistique né en Italie au début du XXᵉ siècle. Ce courant exaltait la modernité naissante — la vie intense, la vitesse, le machinisme — et s’interrogeait sur l’avenir de la société en formulant des prédictions audacieuses. Il nous invite à réfléchir à l’évolution des dynamiques sociales et à questionner les idéaux du passé, en cherchant à distinguer ce qui relevait du vrai ou de l'illusion.
Quatre notions clés incarnent cet esprit futuriste : jeunesse, vitesse, puissance et technologie.
Comme évoqué précédemment, Demna insuffle toujours une dimension personnelle à ses collections. Né en 1981 en URSS (dans l’actuelle Géorgie), au sein d'une famille catholique — deux éléments culturels majeurs dans son œuvre — il a vécu de profonds bouleversements.
À l’âge de 12 ans, il connaît la guerre civile en Géorgie, ce qui contraint sa famille à fuir en Allemagne. Diplômé en économie internationale après quatre années d’études, Demna possède une réelle sensibilité aux enjeux politiques contemporains, bien que cette période ait été marquée par la douleur et l’exil.
Son parcours explique en partie son statut de créateur controversé : depuis son arrivée chez Balenciaga, il a transformé la maison en une scène d’expression esthétique profondément personnelle. Son style évoque souvent les imaginaires de l'URSS et de l'Europe de l'Est, conférant parfois aux vêtements une apparence volontairement "cheap", en rupture avec les codes traditionnels du luxe.
Son esthétique est régulièrement qualifiée de sombre, étrange voire "laide". Mais loin de renier ces critiques, Demna les revendique pleinement : il cherche justement à brouiller les frontières entre beauté et laideur, à provoquer, à interroger ce que signifie véritablement le "beau" dans la mode contemporaine.
L'installation du défilé
L’élément visuel le plus marquant du défilé est l’omniprésence du bleu, qui envahit l’espace et provoque un véritable choc visuel. Il ne s’agit pas d’un bleu ordinaire, mais précisément du bleu du drapeau de l’Union européenne, immédiatement reconnaissable. Le lieu même du défilé évoque une scène de théâtre, avec ses hauts rideaux suggérant l’ouverture d’un spectacle. La disposition circulaire du public, qui entoure la scène, renforce cette impression d’hémicycle parlementaire, conférant à l’ensemble une dimension symbolique, presque politique.
Dans un contexte de tensions politiques, économiques et sociales, cette mise en scène semble faire écho aux fragilités actuelles de l’Union européenne, menacée par des divisions internes et un risque de désunion. La référence implicite à l’effondrement possible d’un système rappelle la fin de l’Union soviétique, ce qui n’est pas anodin lorsque l’on connaît le parcours de Demna, directeur créatif ayant vécu la chute de l’URSS et formé à l’économie internationale. Cela soulève une interrogation : ce défilé suggère-t-il une critique déguisée, voire une forme de mise en garde à portée politique ?
Enfin, l’atmosphère est renforcée par le travail des caméras : les plans en plongée soulignent la proximité entre mannequins et spectateurs, créant une sensation d’enfermement. Cette mise en scène circulaire, presque étouffante, évoque un tourbillon auquel nul ne peut échapper.
Par ailleurs, le choix des mannequins n’est pas anodin. Certains d’entre eux ne sont pas des professionnels de la mode, mais exercent des métiers tels que médecin, avocat, commerçant ou ingénieur. Ce casting diversifié renforce l’effet de réalisme voulu par le créateur, en ancrant le défilé dans la vie quotidienne contemporaine.
La lumière utilisée participe également à cette mise en scène. Contrairement à l’éclairage habituel des défilés, elle évoque la lumière froide et impersonnelle des bureaux. Cette lumière blanche, presque clinique, génère une atmosphère anxiogène, soulignant la pression constante et le stress qui caractérisent le monde du travail moderne. Elle renforce l’idée d’une déshumanisation progressive, où les individus, réduits à leur fonction économique, deviennent les rouages d’une société mécanisée.
Les vêtements et l'esprit du défilé
Le défilé fait également référence à l’esthétique vestimentaire des figures politiques, notamment féminines. On y retrouve des silhouettes aux épaules surdimensionnées et des vêtements qui effacent les distinctions de genre, conférant une impression de force et de résistance. Cependant, cette apparente solidité dissimule une fragilité sous-jacente : ces personnages, présentés comme puissants, apparaissent en réalité vulnérables, presque craintifs. Les vêtements amplifiés semblent ainsi cacher des failles ou des secrets, traduisant une méfiance envers ceux qui détiennent le pouvoir. Cette mise en scène suggère que notre avenir est entre les mains de figures politiques incertaines, une angoisse que Demna semble vouloir exprimer à travers sa création.
Revenons sur cette notion fondamentale que nous avons évoquée au début : la puissance. Ce concept éclaire l'usage récurrent que fait Demna du Power dressing dans ce défilé, ce code vestimentaire qui transforme le vêtement en armure sociale. Mais chez Balenciaga, cette esthétique du pouvoir bascule dans l'inquiétante étrangeté.
La campagne publicitaire associée à la collection en témoigne avec force : simulacre glaçant de reportage, où des présentateurs aux visages figés - seules leurs bouches s'articulant mécaniquement - débitent un discours vide. L'effet produit est profondément déstabilisant : ces figures d'autorité, normalement garantes de vérité, apparaissent comme des marionnettes inconscientes de leur propre rhétorique. Demna transforme ainsi la mode en miroir grossissant des dérives de notre société spectaculaire. Dans cette perspective, le média devient une force hégémonique, l’instrument discursif du pouvoir, capable d’orienter les consciences et de façonner l’opinion publique.
Dans un second temps, Demna s’adresse à la génération Z, perçue traditionnellement comme porteuse d’avenir et d’espoir pour la société. Pourtant, son regard se fait profondément critique : il ne perçoit en elle qu’une jeunesse absorbée par les excès de la culture contemporaine — dépendance à la chirurgie esthétique, glorification de la célébrité, consommation de drogues, banalisation de la pornographie. Cette critique s’incarne visuellement dans le défilé à travers des coupes de cheveux volontairement dérangeantes, des visages artificiellement modifiés, des lèvres exagérément gonflées (looks 10,11,15...). Ces corps deviennent les symboles d’un désintérêt assumé pour l’avenir, d’une génération façonnée par l’apparence et l’instantanéité. Demna met également en lumière l’obsession contemporaine pour le monde virtuel et les réseaux sociaux. Les individus semblent désormais indissociables de leurs appareils électroniques, comme en témoignent certains mannequins tenant un téléphone à la main (look 34) ou arborant des inscriptions inspirées du vocabulaire informatique sur leurs vêtements (look 40). Cette esthétique interroge le rapport fusionnel entre l’humain et la technologie. Mais cette perte de repères ne se limite pas aux objets numériques : plusieurs mannequins (looks 1,4,8) portent autour du cou une carte censée représenter une identité sociale – carte de travail ou badge professionnel –, remplacée ici par une carte bancaire. Ce glissement symbolique traduit une confusion identitaire : dans cette société hypermarchande, l’identité ne se définit plus par la fonction sociale, mais par le pouvoir d’achat. L’individu est réduit à un consommateur, dont la valeur sociale est indexée à sa capacité à posséder. L’apparente sécurité devient financière ; l’humain, peu à peu, s’efface derrière les signes extérieurs de richesse et les interfaces numériques.
Un autre élément, à la fois subtil et profondément satirique, se manifeste dans les accessoires portés par certains mannequins, notamment au look 19 : des montres qui n’indiquent même pas l’heure. Un paradoxe s’impose alors : à quoi sert un objet dont la fonction première est devenue obsolète ? Ce détail souligne le fait que la montre, autrefois outil fonctionnel, est aujourd’hui réduite à un simple marqueur social. Elle incarne une quête d’identité à travers le paraître et les signes extérieurs de richesse, où l’objet prime sur l’usage.
Dans le même esprit, on remarque l’apparition des chaussures TYREX (look 42,44...), dont le nom évoque à la fois le mot anglais tyres (pneus) et la formule « Trace Your Route Everywhere ». Cette double signification ouvre une lecture critique de la société contemporaine : d’un côté, une référence à la mobilité et à l’accélération de nos vies ; de l’autre, une allusion inquiétante à la surveillance numérique généralisée. Dans un monde hyperconnecté, nos déplacements, nos données, nos gestes sont tracés. Ce questionnement fait écho aux dispositifs de surveillance étatiques, comme le programme PRISM. Qui nous observe, et dans quel but ?
Ainsi, chaque détail de ce défilé semble renvoyer à une lecture incisive de notre époque – ou peut-être à un avertissement sur son avenir. Pourtant, une grande partie du public semble imperméable à cette dimension critique. Les jeunes générations consomment la mode pour suivre une tendance, s’approprient les pièces comme des symboles de statut, sans nécessairement percevoir ou chercher à comprendre le propos sous-jacent du créateur. L’acte d’achat prend le pas sur la lecture esthétique ou politique de l’œuvre.